Maintenir les vieilles choses à la vie

recueil

Dans mes souvenirs qui renaissent avec ton départ, il y a ces instants de connexion parfaite —ceux qui, lorsque je vacille, me rattrapent.

Nous étions sur la côte d’Opale, chez elle. Nous venions de traverser le sable, la forêt et la marée. Et dans mon jeune âge d’adolescente, je me surpris à lui confier, en voyant la foule, les voitures, les bruits :
«—Je ne me sens pas à ma place dans cette époque… J’aurais dû naître à un autre temps.»

Elle hocha la tête, sans un mot.
 Sans sourire, sans geste tendre, sans même un froncement de compassion.
 Elle alluma sa Gauloise, s’adossa à la rambarde et contempla avec moi les passants. Je me rapprochai d’elle, devinant dans son regard que voilà longtemps qu’elle avait cessé de chercher des réponses à l’incompréhensible —comme tenter de comprendre nos contemporains.
Elle aurait pu, je le sais, m’envoyer valser d’un revers de main.
Tandis que le soleil et le vent jouaient sur ma peau dans une alternance de chaleur et de frisson, elle finit par parler :
«Alors n’y appartiens pas. Sois d’ailleurs. Sois qui tu veux, et appartiens à qui et à quoi tu choisiras. Ne cherche pas à changer ce que tu ne peux pas — ni l’autre ni le temps. C’est bien ta génération, il n’y a pas d’erreur. Mais ce n’est pas encore ton monde, car il ne sera plus le même dans 10, 20 ans, là où tu seras adulte. Trouve une manière de vivre bien à toi, et si elle vient d’un autre temps, alors fais-la renaître. Tu es peut-être dédiée à maintenir en vie de vieilles choses.»
Elle avait son regard espiègle derrière ses lunettes, et si elle avait eu le sourire facile, elle aurait souri, ma vieille. Mon esprit et mes sentiments se sont fondus dans un espoir entier.
Nous sommes rentrées jouer au Scrabble —où elle m’a battue, évidemment.

Il y a quelques jours, j’en ai sorti l’un des siens pour initier mes filles. Enchaînant deux scrabbles de suite, j’ai souri : elle a su.

Je ne suis ni née dans la mauvaise époque, ni dans la mauvaise génération. Et je me consacre à maintenir de vieilles choses en vie, des gestes, des actes, des savoirs, d’une génération à l’autre.
See you in my dreams, Grandma